Accueil    MonKiosk.com    Sports    Business    News    Femmes    Pratiques    Le Mali    Publicité
aCotonou.com NEWS
Comment

Accueil
News
Editorial
Article
Editorial

Polémique autour du franc CFA : Quand l’intelligentsia est déjà décédée
Publié le samedi 23 septembre 2017  |  aCotonou.com
billets
© Autre presse par DR
billets de banque






Par Habib Dakpogan

Naguère, la parole était à l’élite. Ecrivains, penseurs, universitaires et autres intellectuels allaient à la contradiction et constituaient la caution morale la plus substantielle, le temple des idéaux auxquels les peuples pouvaient adhérer, l’abri où les jeunes, séduits par la noble franchise des aînés, pouvaient rêver de grandeur et de dignité.

Impact du franc CFA sur le développement des pays africains
Chaque Etat avait ses élites, symboles de liberté, adeptes des droits de l’Homme, proches des masses par leur attachement au bien-être commun, à l’idée d’une société juste et équitable.


L’épiphénomène du 11 décembre 1989

Le 11 décembre 1989, Mathieu Kérékou, lapidé par une foule qui en avait marre d’un marxisme léninisme sans issue, a dû se planquer à l’église Saint Michel, exilé politique d’une heure et demie, grâce à l’hospitalité de Monseigneur Isidore de Souza. Plus tard dans la journée, Robert Dossou et René Ahouansou, respectivement avocat et enseignant,ont pris, envers et contre toute la réserve convenable à ces moments graves, la périlleuse responsabilité d’aller dire la colère du peuple au Général. Cette démarche était, à cette époque, humainement impossible, et l’opinion la considérait comme une pure folie, voire une mise à mort volontaire à base de masochisme. A la sortie de l’audience, les mots de Robert Dossou étaient d’une audace inouïe dans l’univers terrifiant de la dictature militaire :
« Le bébé qui a faim, il pleure, et il faut lui donner du lait, non pas le taper. Nous avons demandé au Président Kérékou d’écouter son peuple ».

La suite fut élogieuse. Kérékou, prêtant oreille bienveillante aux gémissements d’une population au bord de la débâcle, organise,un an plus tard,la Conférence nationale, ouvrant le chemin à l’une des aventures démocratiques les plus remarquables d’Afrique. Les intellectuels venaient de jouer leur rôle : sauver la république.


L’intellectuel devint le problème au lieu d’apporter la solution

Mais hélas, ces épopées politiques de haute futaie ne furent qu’un accident dans l’implication des élites pour la construction des Etats africains. Car, qu’ont fait les intellectuels du continent des indépendances à ce jour ? La réponse est évidente : ils ont fait de la politique… ou rien. A chaque fois qu’ils ont combattu des tyrannies, les peuples les croyaient de leur côté. Mais non contents de combattre et d’éclairer, ils se sont souvent inféodés aux arcanes du pouvoir. Et quand ils ont eu le pouvoir, ils ont été plus tyrans que ceux qu’ils ont chassés. Ils ont pillé, détourné, mal conseillé. Enfermés dans leurs universités, engoncés derrière les portes sécurisées des bureaux spacieux des ministères, ou calfeutrés dans la ouate insonorisée des palais présidentiels, ils ont réussi à garder le silence. Ils ont vécu et béni, pendant un demi-siècle, l’affreux scandale du franc CFA dans l’indifférence la plus absolue. A quoi bon déranger la France au risque de perdre des privilèges ? Ils ont vidé les rayons des produits importés les samedis aux supermarchés après avoir tenu des discours virulents contre l’acculturation du lundi au vendredi. Ils ont de tout temps piloté, à cor et à cri, des systèmes éducatifs improbables tout en envoyant leurs enfants étudier hors de ces systèmes. Ils ont toujours fièrement porté des tissus dits africains fabriqués en Occident. Ils ont fait acheter des voitures chères à l’Etat pour les esquinter sur des routes cahoteuses qu’ils contemplent chaque jour du haut de leurs immeubles cossus, et sans aucun problème de conscience. Ils ne nous ont servi à rien. Loin d’entamer la solution, ils ne se sont même pas contentés de faire partie des problèmes : ils sont devenus des problèmes entiers. S’ils n’étaient pas des problèmes, pourquoi à la première dévaluation du francCFA en 1994, aucun d’eux n’avait déjà songé à l’abandon de cette monnaie ruineuse ? Pourquoi aucune voix franche ne s’était-elle élevée pour crier haro sur cette affreuse exploitation ?
Des élites trop hautes pour voir les peuples trop bas

Le Bénin a de respectables intellectuels si nombreux qu’on ne saurait les citer pour ne pas faire de jaloux. Certains ont été au Pouvoir, d’autres dans des satellites du pouvoir et d’autres plus nombreux ont dispensé leur savoir à l’Université. Ils savaient que le franc CFA était une imposture, et pourtant ils ont passé leur temps à prôner des panafricanismes qui n’ont été utiles qu’en conférence ou dans des discours fumeux, enlevés et vivement applaudis par des jeunesses enflammées et conquises. Pauvres de nous !
Le Togo a le Professeur Edem Kodjo, énarque et ancien Secrétaire général de l’O.U.A. Il a participé à la monarchie Gnassingbé et y demeure activement, envers un peuple exténué qui désire désespérément voir autre chose.


Le Congo Brazzaville a le Professeur Théophile Obenga. Pape d’un certain Afro centrisme qui a suscité bien des espoirs, il a fini par dresser un portrait dithyrambique de Denis Sassou Nguesso dans un article publié par l’hebdomadaire La Semaine Africaine.
Le Congo Kinshassa a le Professeur Elikia Mbokolo, historien de formation et directeur d’études à l’E.H.E.S.S. Il a déclamé sur les ondes de France Culture, une élégie glorieuse au présidentOmar Bongo.
Voilà un échantillon de l’intelligentsia africaine ! Ces exemples sont à étendre aux autres pays sans la moindre réserve mathématique, et nous pouvons être d’accord sur une évidence : les élites africaines sont mortes ; elles se sont suicidées à l’autel du lucre et de la pusillanimité.
La pensée tomba dans la rue et la jeunesse prit la parole

Dès lors, la pensée est tombée dans la rue. Elle a pris la boue et se retrouve aux mains de quidams qui passent, qui se mortifient à raison ou non, qui se découvrent des âmes de justiciers, mais qui ne peuvent faire que ce qu’ils peuvent avec les connaissances et les moyens qu’ils ont. Oui, les élites ont laissé la jeunesse secréter elle-même ses méthodes de résistance à l’oppression, voire la disparition. Elles ont fabriqué des Kemi Séba et autres activistes par millions, boules de violence prêtes à exploser et en découdre, justement parce qu’ils estiment à raison que nul n’a jamais songé à leur bien-être depuis un demi-siècle. Mais leurs combats iront-ils loin tant qu’ils ne seront pas portés par des intellectuels résolus qui influencent les pouvoirs ? Les révolutions sur Facebook derrière des écrans de téléphone ou d’ordinateur ne risquent-elles pas d’être tout simplement émotionnelles ? Toutefois, le geste de Kemi Seba, coup d’éclat dont il est difficile de cerner toutes les motivations, aura eu le mérite de passer un message clair : « La jeunesse prend la parole puisque vous ne semblez pas concernés par sa misère, dont elle vous accuse du reste d’être la cause ».
Les intellectuels reviendront à leur rôle

Une chose reste réjouissante tout de même : les intellectuels ne se déroberont pas longtemps aux questions régaliennes, car ce sont eux qui les résoudront. Ils les résoudront parce que les jeunes savent désormais qu’ils doivent les résoudre pour mériter leurs revenus. Ils les résoudront parce qu’ils savent que la fronde des jeunes est délicate et dangereuse.
Nous avons Kako Nubukpo, ce Togolais décomplexé qui prend des positions qui dérangent, et une poignée d’autres qui n’ont plus peur. Il faudra que davantage de porte-voix montent au créneau et s’organisent, car c’est de méthode que les projets ont besoin après la détermination. La« mobilisation » de Facebook ne change pas une monnaie. Des engueulades bravaches et des menaces de guerre sans arme ne changent pas une monnaie. C’est l’affaire des intellectuels, et ils n’auront pas d’autres choix que de venir sur le terrain se prononcer.
Les gouvernants n’auront plus le sérieux en option, mais en obligation

C’est l’affaire des gouvernants. Et ils n’auront pas d’alternative. Continuer avec le Franc CFA comme si Kemi Seba n’avait pas existé, ce serait diriger une jeunesse révoltée et méfiante, à la lisière de l’implosion. « Si tu ordonnes à ton peuple de se jeter à la mer, il fera la révolution », dixit Saint Exupéry. Chaque gouvernement devra suggérer à ses intellectuels, macro et micro-économistes, financiers, planificateurs, de proposer un plan de sortie du CFA, échelonné sur une période qui permettra de prendre en charge les modalités collatérales (stabilisation progressive de la balance commerciale, gestion des contingences politiques, des résistances internes et externes, agenda d’accompagnement, financement de la partie matérielle etc.).
Les chefs d’Etats de la Zone confrontée ont ensuite leurs mesures pour retenir une ligne de conduite uniforme mais adaptée aux réalités de chaque pays.
Les chefs d’Etats de la Zone devront désormais être des personnes charismatiques et visionnaires, des courageux qui acceptent de perdre leurs petits « gros avantages » en rêvant de voir leurs peuples vivre mieux.
La bataille pour le franc CFA est la symbolique d’entrée d’un nouvel éveil du monde noir. Il reste des porteurs éclairés, lucides et résolus pour entamer des changements structurels qui peuvent être durables. Notre monnaie, oui. Demain matin ? Là interviennent la rigueur froide du technocrate et la patience parfois embêtante de macro-économiste. Les gros tissus continentaux ne sauraient se déchirer en un an. Et tout ce qui est demandé aux lettrés, c’est d’apporter la lumière et de rassurer, pas de se compromettre, de terroriser pour enfin se discréditer.
Quoi qu’il en soit, c’est le moment plus que jamais pour les élites de redorer le blason de l’intelligentsia, de reprendre le flambeau d’éclaireurs qu’ils ont déjà trop laissé trainer dans les ruelles cahoteuses des capitales africaines sans lampadaires, et sur les réseaux sociaux.

Habib Dakpogan, écrivain
Commentaires

Sondage
Nous suivre

Nos réseaux sociaux


Comment