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Interview avec l’ancien député Wakouté Saguifa: «Le Professeur Iroko devrait être porté au panthéon»

Publié le lundi 14 decembre 2020  |  L`événement Précis
Wakouté
© Autre presse par DR
Wakouté Saguifa, historien et ancien député
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Ex député à l’Assemblée nationale, 6ème législature, l’historien Wakouté Saguifa est l’un des nombreux béninois qui pleurent le départ du Professeur Félix Iroko. Rencontré à Natitingou ce dimanche où il siège au conseil communal, l’honorable Wakouté, qui fut également, l »un de ses étudiants, revient dans cet entretien sur le riche parcours de l’illustre disparu, ses multiples recherches au profit de l’histoire des peuples du Bénin et d’Afrique ainsi que les relations personnelles qu’il a eu avec lui.

Évènement Précis : Comment avez-vous accueilli la nouvelle du décès du Professeur Félix Iroko ?

Wakouté Saguifa : Je l’ai vécu comme un grand choc. Je ne m’attendais pas à cette disparition très brusque. Le Professeur Iroko, malgré son âge tenait encore physiquement et surtout intellectuellement. Il est retraité mais il n’avait pas encore cessé de tenir la craie. Il continuait d’enseigner, d’encadrer et de former, puisqu’il a l’amour de son métier et de son pays. Il lui plaisait de toujours continuer à former les gens et surtout les jeunes à la science de l’histoire, à informer sur le Bénin et sur l’Afrique. Lui professeur, il ne se limitait pas seulement à enseigner le cours d’histoire aux étudiants, il a contribué à révéler le Bénin. Tenez vous bien, il n’y a pas ce département, cette région ou ce coin de notre pays où le Professeur Félix Iroko Abiola n’a fouillé. Il a fouillé partout où il y a les peuples, nos communautés.

Vous disiez tantôt qu’il a révélé le Bénin. De façon plus concrète, qu’est ce qu’il a apporté au développement de ce pays et à l’épanouissement des populations ?

C’est l’histoire. Il a écrit l’histoire de presque tous les peuples qui habitent aujourd’hui le petit territoire qu’on appelle la République du Bénin, du nord au sud, de l’est à l’ouest. Même les communautés presqu’insignifiantes, Félix Iroko est allé les sortir de l’obscurité. Il a été l’homme des causes perdues. L’histoire des minorités au Bénin, c’est lui qui s’en est chargé. Moi, j’en suis un exemple vivant. J’ai été l’un de ses étudiants mais cela ne s’est pas arrêté là. C’est le seul maître et le seul directeur de mémoire que moi j’ai connu. Il a bien voulu m’accompagner pour la maîtrise et ensuite pour mon Diplôme d’études approfondies (Dea) , option Histoire avec toute sa rigueur. Et c’est là où il est craint, parce que c’est un homme de rigueur et il veut que tout le monde devienne comme lui. C’est pourquoi il pressure. Il n’a jamais dirigé un mémoire bâclé. Cela peut prendre le temps que ça va prendre, le Professeur Iroko vous amène au bout de vos recherches. Il était également très respectueux de ses étudiants, parce que tout ce qui l’intéresse, ce sont les informations.

Il a révélé l’histoire des minorités dont vous en êtes un exemple, comme vous le dites. Vous pouvez nous éclaircir davantage à ce sujet?

Oui. Moi par exemple, c’est lui qui a accepté m’accompagner et diriger ma mémoire de maîtrise sur les chefferies traditionnelles appelées Waba. Et ceci, pendant que les autres professeurs parquaient ce groupe ethnique du nord ouest de l’Atacora parmi les peuples sans état, les sociétés acephanes, péjorativement, parmi les sociétés qui ne connaissent pas de royauté alors que les Waba ont connu et continuent de connaître ce système monarchique qu’est la chefferie traditionnelle. Cela n’a pas été facile et il a tenu. Je ne vais pas dire que c’est moi qui ai tenu bon, mais c’est lui. Il est même venu sur le terrain avec moi. A l’époque, ce n’était pas facile. Les pistes pour accéder au milieu où vivaient ces peuples étaient très difficiles à pratiquer. Je le prenais sur ma moto, une vieille Suzuki pour y aller. Pour qu’il touche du doigts tout ce que je lui rapportais.

C’était en quelle année ?

Dans les années 1999 et 2000. Après pour le Dea, ça a été la même chose toujours avec lui. Moi j’ai été heureux de travailler avec lui parce que moulu ou moulé par Iroko. Dans sa tête, il n’y a rien que recherche. Toute autre considération n’intéressait pas le Professeur Iroko. Considération ethnique aussi, il s’en fout de tout. C’est un homme libre aussi. Vous avez vu comment il a vécu dans la sobriété?

Comment peut- on expliquer cette sobriété parfois excessive qu’on observait chez lui?

C’est un caractère inné en lui. C’est très rare ici au Bénin, à part lui de trouver un intellectuel de leur période de vivre ainsi jusqu’à son décès. Beaucoup ont été en politique par la suite, mais lui non. La plupart de ses camarades de promotion ou de génération ont tous goûté à la chose politique. Mais Iroko est resté très indifférent à cela. Or il en avait assez de possibilités, surtout la période du Général Kérekou, que ça soit au temps du Prpb, ou les 10 ans de pouvoir Kérekou sous l’ère du renouveau démocratique, il aurait pu devenir ministre, député ou autre. Mais non. Pourtant, il était en très bons termes, surtout avec le Président Kérekou. Kérekou le consultait constamment, surtout quand il voyageait dans un pays arabe ou occidental ou quand il veut prendre part à chaque sommet de l’Union Africaine ou de l’ex Oua, Kérekou l’invitait d’abord pour qu’il lui parle de là où il allait. J’en ai été témoin. Et vous savez qu’à part mes travaux de maîtrise et de DEA qu’il a dirigés, il est revenu ici à Natitingou pour écrire entièrement la biographie de Kérekou intitulée, » Kérekou, un homme hors du commun ». C’était en 1998.

Il avait donc des rapports très étroits avec Kérekou ?

Oui, des rapports très étroits. Kerékou fascinait le Professeur Iroko. Il voulait coûte que coûte écrire sur ce personnage bizarre. Moi je pense que Félix Iroko qui est aussi un homme hors du commun a voulu parler de son pareil, même si ce n’est pas les mêmes domaines, Kérekou en politique et lui dans ma science. Pour cet ouvrage, nous sommes allés à Kouarfa tous les deux, le village dans lequel Kérekou est né ici à Natitingou. Il a tenu qu’on y aille. On a passé trois jours à Kouarfa, à discuter avec avec les gens. On était également allé à Kotopounga, parce que Kérekou est né à Kouarfa, mais il a grandi à Kotopounga. Le Professeur Iroko a rencontré presque tous les membres de la famille de Kérékou en vie à l’époque, que cela soit du côté de sa mère ou de son père, parce qu’il voulait faire connaître la vraie histoire de Kérékou.

Est – ce que le Professeur Iroko a eu à partager avec vous les raisons de sa réticence à la chose politique malgré toutes les opportunités qu’il avait?

Il ne veut pas du faux et des pertes du temps. Il a toujours dit que la politique, c’est pour mentir et surtout en Afrique ou on ne fait pas la politique pour le développement. C’est un homme de perfection. Si vous vous souvenez, quand on avait sorti le nouveau programme dans le secteur de l’éducation, c’est l’un des rares intellectuels pour ne pas dire le tout premier qui a clairement affiché sa position contre cela. Pour lui, ceci vient encore noyer et arriérer la jeunesse qui va en sortir techniquement peut être bien, mais elle ne pourra même pas rédiger de bonnes phrases. Vous savez, les gouvernements craignent des cadres comme le Professeur Iroko. On le prenait pour un philosophe. Presque parfois comme un fou, mais c’est quelqu’un qui est libre dans sa tête et qui veut s’exprimer.

Pour une personnalité de l’envergure de Félix Iroko, comment appréciez-vous la reconnaissance de l’État béninois à la hauteur de ce qu’il était ?

Il y a des témoignages habituels qu’on a eus comme cela se fait chaque fois que quelqu’un meurt en Afrique. Même ceux qui ne l’ont pas connu parlent de lui. Le Professeur Iroko devrait aller au Panthéon. Il mérite un mausolée. Il mérite qu’on donne son nom à une rue ou à un édifice public. Notre pays n’encourage pas malheureusement les hommes de science. Si c’était un homme politique ou un ministre, un député, on l’aurait magnifié. C’est avec regret que je le constate. Et nous tous qui voulons suivre les pas de Félix Iroko, c’est comme cela que nous allons partir dans le dénuement total. Vous voyez les conditions dans lesquelles il est décédé. S’ il était dans une voiture confortable, est – ce que cet accident allait survenir si facilement comme ça? Et les gens ne se sont pas bien occupés de lui par la suite. Si c’est ailleurs, Félix Iroko serait mort au Bénin quelque soit la gravité de son cas? Il devrait être évacué de façon exceptionnelle malgré les mesures en cours. On continue d’évacuer des fossoyeurs et des gens moins utiles que Félix Iroko qui n’ont rien apporté de bien à la République. Iroko s’est investi suffisamment dans la recherche scientifique pour faire connaître le Bénin et l’Afrique. Je rappelle que son premier document scientifique à savoir sa mémoire de maitrise en histoire a porté sur l’histoire de l’Afrique, précisément les rapports entre le Maroc et les états de l’Afrique de l’ouest.

Quels conseils avez vous à donner à la nouvelle génération au regard de ce que ce personnage a été?

Je demande aux jeunes de continuer à garder le flambeau, après le départ de Félix Iroko. Il a laissé assez de traces, assez d’héritages. Il a publié beaucoup de livres, beaucoup d’articles et animé beaucoup de conférences. Félix Iroko était l’homme de tout le monde. Un grand modèle.

Propos recueillis par Christian TCHANOU
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