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Reckya Madougou dans un panel de haut niveau : « Un État qui ne prévoit pas des filets sociaux court à sa ruine »
Publié le mercredi 16 novembre 2016  |  Matin libre
Reckya
© Autre presse par DR
Reckya Madougou, Garde des Sceaux et porte Parole du Gouvernement




Mes réflexions

A l’occasion de la 11è conférence annuelle de l’ALDEPAC (Alliance des parlementaires libéraux et démocrates pour l'Europe, le Pacifique, l'Afrique et les Caraïbes), j’ai eu l’honneur de participer aux travaux d’un panel de haut niveau portant sur la construction d’une société libérale cohésive. Nos échanges ont notamment permis d’avancer sur l’élaboration de propositions concrètes dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Présidé par le Belge Louis Michel, Ministre d'Etat, ancien Commissaire de l'Union Européenne à la coopération internationale et à l'aide humanitaire et co-président de l'assemblée paritaire ACP-UE, cette session a offert de multiples possibilités d’approches entre les panélistes et une audience de personnalités du monde Libéral venue des 4 coins du monde. D'éminents panelistes tels que l'ancien Président de la Commission de l'UEMOA, le Malien Soumaïla Cissé, remarquable personnalité, le ministre d'Etat Ethyopienn Hon.Tesfaye Daba Wakjira et le Député Botswanais Hon.Odirile Mothale ont réhaussé la qualité des contributions.

1- Un monde miné par les inégalités et la pauvreté qui menacent la cohésion sociale

Les inégalités augmentent davantage et de façon accélérée dans un monde où les plus riches font usage de leurs privilèges pour façonner l’économie et creuser le fossé entre eux et le reste du monde. Aujourd’hui, les richesses du monde sont divisées en deux parties: près de la moitié est détenue par seulement 1%, à savoir les plus riches, tandis que 99% de la population se partagent l’autre moitié. Par ailleurs, 36% des populations des pays émergents et en développement vivent dans la pauvreté avec un revenu quotidien par personne inférieur à 3,10 dollars US à parité de pouvoir d’achat (PPP). Ce pourcentage monte à 47,2 % de la population dans les pays à faible revenu comme le nôtre. Des données qui menacent la cohésion sociale dans nos pays.

Pour réduire les inégalités et vaincre la pauvreté, il nous faut construire une société libérale cohésive. En effet, une société cohésive œuvre au bien-être de tous ses membres, en réduisant les disparités et en évitant la marginalisation. Elle se construit sur les valeurs partagées et un discours commun : la réduction des écarts de richesse et de revenu. C’est un défi majeur.

2- Les conditions nécessaires pour construire une société libérale cohésive

Les interventions des panélistes, la vision du président Louis Michel et les échanges avec l’audience ont permis de dégager les conditions nécessaires à la construction d’une société libérale cohésive. Il s’agit : de l’égalité des chances, de la justice sociale et des solutions basées sur l’économie solidaire que J'ai abondamment développées.

• L’égalité des chances : elle est la première des conditions pour garantir une cohésion sociale. Les Etats doivent donner à chacun la chance d’accéder à n’importe quelle position sociale ou bien, et garantir à tous les mêmes chances d’accès au départ. Si un tel postulat, d'ailleurs prôné par les lois fondamentales des pays et traités internationaux, est promu dans la pratique, les « meilleurs » atteindront les meilleures places de la société. C’est le principe de la méritocratie.

• La justice sociale : l’égalité des chances seule, ne peut garantir une cohésion sociale. En effet, l’accent mis sur l’égalité des chances et la méritocratie légitime certaines inégalités. Par exemple, la compétition scolaire profite aux enfants des familles les plus aisées dans nos pays. Il s’avère nécessaire de réduire les inégalités finales en leur faveur, au nom de la réduction des injustices sociales. Nos Etats doivent offrir des protections sociales, prévoir des filets sociaux contre les aléas de la vie et de l’économie. C’est une forme importante de "rattrapage" social qui s'impose à nos sociétés.

• Des solutions basées sur l’économie sociale et solidaire : la croissance n’a pas été capable ni de réduire considérablement la pauvreté, ni de renforcer la cohésion sociale. Mieux elle peut être source d'instabilité et constituer une menace à la paix si elle n'est pas équitablement redistribuée. Certes, des millions d’individus sortent de la pauvreté, mais à un rythme trop lent. Par ailleurs, l’écart entre les riches et les pauvres s’est davantage creusé dans les pays et à l'échelle mondiale. Dans de nombreux pays par exemple, les riches sont de plus en plus riches pendant que les pauvres s'enfoncent dans le dénuement. Mon intime conviction confortée par mes expérimentations sur le terrain de la lutte contre la pauvreté demeure qu'il faut passer du modèle d’économie actuelle basé sur le "capitalisme sauvage" à une économie sociale et solidaire ou encore une économie sociale de marché, une sorte de 3ème voie. Une économie de marché à visage humain. Le modèle prôné par Mohammed Yunus, l'un des grands modélistes du financement du "Social Business", quoique discutable en certains aspects, reste une belle contribution à ce débat profond .

3- Synthèse des points clés de mes propositions

• Rappelons que les inégalités constituent une sérieuse menace pour la paix et la cohésion sociale: les disparités de revenu sont au 2e rang des plus grands risques selon le forum économique mondial (2013).

• Un système fiscal injuste et défaillant : une perte énorme pour nos Etats
Chaque année, les pays en développement perdent 156 milliards d’euros en recettes fiscales du fait des paradis fiscaux. (Oxfam). Les richesses cachées des grandes fortunes africaines dans les paradis fiscaux représentent un manque à gagner de 14 milliards de dollars US pour les pays africains, de quoi sauver la vie de 4 millions d’enfants par les soins de santé. (Oxfam)

Pour construire une société libérale cohésive, il faut donc d’abord miser sur les politiques publiques, puis concevoir une politique libérale cohésive.

3.1 Miser sur les politiques publiques

• D’abord la loi de finance : elle a un rôle essentiel en matière d’inégalité. C’est elle qui détermine l’affectation des dépenses et fixe le niveau des recettes de l’Etat pour l’année suivante. Elle doit ouvrir une fenêtre d’opportunités dans l’édification d’une société libérale cohésive. Il s’agit de prévoir des prestations sociales afin de réduire la charge financière que représente la protection contre divers risques. Un accès universel est bel et bien possible : les transferts ciblés utilisés au Brésil, en Indonésie et au Mexique ont permis de couvrir le tiers de la population et n’absorbent que 1% du PIB. Un exemple à suivre. Un État qui ne prévoit pas des filets sociaux court à sa ruine.

• Financer la lutte contre la malnutrition infantile : investir dans la malnutrition infantile permettra de réduire les inégalités et la pauvreté. Aujourd’hui, nous savons d’ailleurs que la prévention de la malnutrition engendre 16 dollars de retour sur investissement pour chaque dollar dépensé.

• Les autres mesures essentielles de politique publique : agir sur l'employabilité des jeunes et assurer un emploi décent et durable, éducation pour tous, égalité genre.

3.2 Concevoir une politique libérale cohésive : les pistes d’action

• Une initiative régionale d’éradication de la pauvreté : les stratégies passées n’ont pas donné les résultats espérés, en particulier en Afrique et dans une partie de l’Asie. Tout en espérant que l’objectif des ODD d’éradiquer la pauvreté d’ici 2030 soit atteint, Il nous faut aussi une initiative régionale. Nos pays doivent se charger eux-mêmes de fixer leurs priorités et de définir eux-mêmes leurs programmes par le biais de processus participatifs inclusifs.

• Inclusion financière : la réduction de la pauvreté passera par l’inclusion financière des femmes, des jeunes et des pauvres en général. En effet, dans nos zones rurales, la pauvreté, surtout monétaire est due notamment à l’exclusion financière. Encore aujourd’hui, on estime à 2 milliards le nombre d’adultes dans le monde qui ne sont pas bancarisés. Il faut alors prendre plus de mesures pour faciliter l’accès à des produits et services financiers pour les ménages à faible revenu et les petites et très petites entreprises (TPE). La technologie aujourd'hui peut y jouer un rôle de proue. Mais encore faudrait-il que nos lois et règlements suivent et encadrent les innovations.

• Economie sociale et solidaire : l’économie sociale est l'un des meilleurs moyens pour autonomiser des personnes socialement exclues et marginalisées. Non seulement, elle permet de créer des emplois, mais elle est aussi un moyen de promouvoir la solidarité sociale, la démocratie, le civisme et la citoyenneté. Il faut donc faire de l’économie sociale la pierre angulaire d’un projet social futur.

• Les autres pistes d’action : participation sociale active, inclusion sociale et politique, autonomisation des jeunes et des femmes… etc.

J’ai mis un terme à mon intervention en adressant « un appel » aux parlementaires libéraux et démocrates des ACP-UE: c'est à nous femmes et hommes politiques que revient le devoir d'exiger ou d'initier une nouvelle orientation de la politique économique et sociale de nos pays.

4- Hommages au Président Louis Michel

Je voudrais rendre un hommage mérité au Président Louis Michel, une personnalité aux idéaux responsables. Son brillant parcours n'est que le fruit de sa densité intellectuelle à l'œuvre de ses convictions humanistes inébranlables. Nous partageons ensemble de nombreuses idées au service d'une Afrique renaissante et d'un monde meilleur. J’étais particulièrement honorée et émue par ses propos si élogieux à l'endroit de ma modeste personne, lorsqu'il indiquait à l'assistance notre communauté de vision. Par ce canal je lui exprime ma profonde gratitude et mon admiration pour son combat si noble dans un monde où l'égoïsme prend le dessus jusqu'au sommet de certains de nos États.

Reckya Madougou

Expert International en Finance Inclusive
et Développement
Ambassadeur Afrique Unitlife / ONU

Ancien Garde des Sceaux, Ministre de la Justice,
de la Législation et des Droits de l'Homme /
Porte Parole du Gouvernement
Ancien Ministre de la Microfinance et de
l'Emploi des Jeunes et des Femmes
Bénin
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