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Entretien avec Ben Toko, ancien chargé de mission personnel du Président Kérékou: « Le manque d’amour de certains cadres fait souffrir le Bénin »
Publié le vendredi 16 juin 2017  |  L`événement Précis




Ben Toko est Chargé de mission personnel du Général Mathieu Kéréhou. Fin connaisseur des arcanes du pouvoir, aussi bien au Bénin que dans la sous-région, il est aussi un observateur attentif de la gouvernance politique. Ben Toko a accepté de décrypter l’actualité politique. Il fait une analyse objective de la gestion du pays, met en garde et conseille. Bien que proche de l’actuel locataire de la Présidence de la République, Patrice Talon, il ne fait pas de complaisance dans son analyse de la gestion du pays. L’ancien chargé de mission personnel du Président Kérékou critique, relève les forces et faiblesses de la gouvernance au Bénin depuis la conférence nationale et avertit. Il appelle les cadres à la barre et en titille quelques uns sur leur patriotisme, pour les clouer au pilori en les accusant d’être responsables de la situation actuelle du Bénin.

L’événement précis : Vous avez été l’un des plus proches collaborateurs du Général Mathieu KEREKOU. Vous êtes aujourd’hui proche du président de la République actuel, Patrice Talon. Comment appréciez-vous le style de gouvernance du Président Talon ?

Ben TOKO : Il m’est très difficile de donner une appréciation. C’est une tâche complexe que de vouloir comparer le style de gouvernance du Président KEREKOU, qui est un vieux sage avec celui du jeune président Patrice TALON, richissime homme d’affaires, qui est arrivé au pouvoir avec un programme nouveau approuvé par le peuple béninois.

Un an et deux mois déjà qu’il a prêté serment. Quel bilan faites-vous du Nouveau Départ ?
Vous me posez des questions difficiles ! Tout dépend de l’état dans lequel le président Patrice TALON est venu trouver le pays quand le président YAYI lui laissait le pouvoir, il y a 1 an 2 mois.

Certaines réformes ont pris, mais d’autres ont échoué. L’échec le plus visible est le cas de la réforme politique et institutionnelle. A quoi cela est dû, selon vous?
A mon avis, il y a un problème d’incompréhension et de dialogue. Vous avez pu remarquer que, quand bien même le chef de l’Etat tenait cette réforme plébiscitée par les représentants du peuple, il ne s’est pas défié de sa mission première. Il n’a pas choisi de diriger le pays en s’adressant au peuple à travers des débats intempestifs. Il n’a pas cherché à contrôler les médias dans le but de défendre son projet comme cela se faisait encore dans un passé récent dans notre pays. C’est courageux de sa part et cela prouve qu’il a le sens de la responsabilité. Il faut, néanmoins, reconnaitre que ses réformes apportent une certaine innovation notamment en termes de responsabilisation des acteurs publics, d’indépendance des institutions de l’Etat pour prendre des décisions au profit du pays et non d’un président. Cette mésaventure à propos des réformes est essentiellement due à un déficit de communication et de sensibilisation des populations et des acteurs publics.

Le chef de l’Etat s’est apparemment fâché et a dit qu’il aviserait. Que pensez-vous de cette courte phrase ?
C’est normal qu’il ait été attristé par ce revers et il l’a reconnu sur les médias. Il ne doit pourtant pas faire une fixation sur cette courte phrase. Comme vous le dites, il ne doit pas résumer la politique du quinquennat à cela. La priorité de l’agenda, c’est de poursuivre les réformes nécessaires de notre pays ; ce qui permettrait de créer des emplois tout en réduisant la pauvreté.

L’échec du projet de révision a suscité un bouleversement au sein des groupes politiques au parlement, pensez-vous que le chef de l’Etat contrôle toujours les cartes ?
S’il y a une chose à mettre à l’actif du président Patrice TALON, c’est sa volonté à faire avancer les choses. Sur le vote des 60 députés requis, il faut avoir l’honnêteté de reconnaitre que 95% était à l’examen du projet de révision. Je dirai plutôt que le parlement adhère à la vision du chef de l’Etat qui n’est rien d’autre que l’ensemble des aspirations du peuple béninois. La preuve, les députés ont plaidé pour que le texte soit à nouveau présenté indépendamment de leurs intentions réelles. Cela fait croire qu’ils ont compris qu’ils n’avaient pas intérêt à rater le timing de la modernisation de notre pays. Il ne faut pas oublier que la plupart des textes soumis par le gouvernement sont régulièrement votés par le parlement. Ce qui atteste d’ailleurs d’une bonne vision entre les institutions et surtout de leur détermination à privilégier l’intérêt supérieur de la nation.

Est-ce à dire que le chef de l’Etat est mal entouré ?
Si vous me posez la question parce que vous estimez qu’il a eu des échecs, je vous renvoie à cette maxime : « Le succès, c’est d’aller d’échecs en échecs sans perdre son enthousiasme ».
Néanmoins, vous m’excuserez le terme, le Président a beaucoup de farfelus autour de lui.

La démission de Candide et ses récentes sorties. Qu’est-ce que ça vous dit ?
L’ancien ministre AZANNAI est un acteur de la vie politique béninoise qui aime son pays. Entre l’Etre et l’Avoir, il a choisi l’Etre. Il a pris sa décision en toute responsabilité. Je ne doute pas qu’il contribuera, quelle que soit sa position actuelle, à la vitalité de la démocratie de notre pays. Il a le droit d’exprimer son opinion et il l’a fait.

Parlons à présent du PAG. Vous avez suivi sa présentation comme tout Béninois, pensez-vous qu’il est réalisable ?
C’est une ambition dont la réalisation ferait de notre pays un grand acteur au plan régional où nous sommes restés longtemps en retrait. C’est la vision du Président et le pays se dote des moyens d’y arriver à travers les réformes initiées. Les douleurs de l’enfantement sont certes longues et difficilement soutenables, mais cela n’est rien à côté de la joie que procure l’arrivée d’un enfant.

Le financement de ce programme serait aujourd’hui un problème, selon certains. Vous le pensez aussi ?
Nous sommes à la phase de mobilisation de ressources, un peu plus de 9 mille milliards de FCFA ; et comme je le disais, c’est un challenge ! Les plus grandes nations n’ont dû leur développement qu’à la vision des leaders du peuple et leur détermination à faire des sacrifices nécessaires pour des lendemains meilleurs.

Le chef de l’Etat voyage trop sur la France, qu’est-ce que cela cache, selon vous ?
Je pense qu’il faut que nous nous concentrions sur l’essentiel, l’avenir de notre pays. Ne polémiquons pas sur ce qui n’est pas utile. Vous vous rappelez ce qu’on avait dit sur le Président YAYI ? Pourtant, pour son second mandat, le peuple l’a élu chaos, au premier tour.

Depuis le bilan de l’an un, les mouvements de soutien, non seulement au chef de l’Etat, mais aussi au PAG, ont commencé par être organisés dans certaines localités. La méthode YAYI refait-elle surface ?
Le chef de l’Etat s’était engagé lui-même à ne pas prôner certaines méthodes d’endoctrinement que le pays a vécues, ces dernières années et je crois que si jusque-là, les agissements de certains, dans leur volonté maladroite ou pas de soutenir ces actions, ne devraient pas être un raccourci dans l’appréciation qu’on a du changement prôné par le chef de l’Etat.

Le chef de l’Etat n’a pas de conseiller juridique, paraît-il. Cela constitue-t-il une faiblesse dans la prise de ses décisions ?
Je ne fais pas partie de son cabinet, mais croyez-vous à cette assertion ? Toutes les rumeurs ne sont pas bonnes à prendre.
Le volet social est toujours en souffrance sous le nouveau départ. Toujours des promesses mais les populations ne ressentent encore rien. Comment expliquez-vous cela ?
C’est un aspect que le chef de l’Etat a lui-même relevé. Je crois qu’il a promis pour très bientôt que nous vivrons mieux. Des réformes nécessitent un travail de fond préalable et une concertation avec tous les acteurs. Notre pays traverse cette phase nécessaire et indispensable pour une amélioration des conditions de vies des populations.

Que conseillez-vous au chef de l’Etat, parce que sa côte de popularité a chuté, selon certaines sources, au bout d’un an ?
Je ne connais pas quel instrument vous utilisez pour mesurer la côte de popularité du Président TALON. Cette situation n’est tout de même pas propre à monsieur TALON. Dans tous les pays africains comme occidentaux, les premières années, généralement celles des réformes, sont assez difficiles. Il faut rappeler le contexte d’exaspération du pays lors de l’élection de 2016 qui a conduit à plébisciter le président TALON. Le peuple béninois a fortement sollicité le nouveau départ. C’est donc le devoir d’un leader de faire des efforts pour des lendemains meilleurs. Il reste encore environ 4ans pour apprécier le quinquennat et la justesse des réformes initiées.

Que diriez-vous pour conclure ?
L’histoire est têtue. Le manque d’amour de certains cadres du pays nous a fait souffrir. Dans ce Bénin, la Conférence Nationale s’est déroulée dans la précipitation à cause d’un individu. En effet, il était convenu que le Premier Ministre élu pour diriger la transition, ne devrait pas être candidat à l’élection présidentielle de 1991. Mais force a été de constater que dans un bureau, au Ministère des Affaires Étrangères, quelques cadres se sont retrouvés pour explorer des voies et moyens en vue de soustraire cette disposition. Tous les Béninois connaissent la suite. Aujourd’hui, ces mêmes personnes qui ont commencé leur carrière politique en 1990 à la faveur de la Conférence nationale, sont devenues des idéologues et des leaders politiques. Si nous ne prenons garde, entre 2019 et 2021, nous risquons de rencontrer des difficultés politiques si les leaders politiques ne prennent pas leurs responsabilités. J’ose croire que nous en avons encore dans ce pays.

Entretien réalisé par Gérard AGOGNON
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