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Enquête sur un éléphant blanc dans le projet « Villages du Millénaire du Bénin »: La maternité de Yokon, un chantier abandonné et envahi par la brousse

Publié le mercredi 20 juin 2018  |  L`événement Précis
Bébés
© RFI par DR
Bébés nés à la maternité de Lagos, Nigeria.
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Lancés en 2012 dans le cadre du Projet des villages du millénaire (PVM) du Bénin et financés par le budget national, les travaux de construction de la maternité de Yokon dans la commune de Dangbo restent inachevés à ce jour. Le chantier est en souffrance et l’entrepreneur aux abonnés absents , au grand désarroi des populations partagées entre colère et désillusion.



« Elle a accouché au lieu-dit carrefour des trois églises, à une heure du matin», raconte Charles, les yeux imbibés. Un moment difficile pour cet homme qui a vu son honneur d’homme ébréché. Il se rappelle ce moment douloureux : « Ma femme était au terme de sa grossesse. Vers une heure du matin, le travail de l’accouchement a commencé. J’ai décidé de l’emmener immédiatement vers la maternité la plus proche mais il était déjà tard ».Charles a du mal à oublier les conditions rocambolesques de la naissance de son dernier né, venu au monde en pleine rue, au beau milieu de la nuit sur une piste de Yokon, un village de l’arrondissement de Zounguè dans la commune de Dangbo, à une douzaine de kilomètres de Porto-Novo, la capitale du Bénin. « Si seulement la construction de la maternité avait abouti, ma femme n’aurait pas accouché dans ces conditions. On nous a promis une maternité, mais on n’a rien eu», regrette-t-il.

Inscrite au nombre des infrastructures dont devait bénéficier Yokon dans le cadre du Projet Villages du millénaire du Bénin initié par le gouvernement béninois, la maternité n’a jamais vu le jour. Sur le site retenu pour accueillir cette maternité avec unité de soins et d’autres ouvrages tels que les logements, paillotes et latrines avec douches, la situation n’est pas fameuse. Les murs montés sont recouverts presque entièrement par la végétation. Même le gros œuvre n’est pas terminé. Dans le hangar qui jadis faisait office de magasin, on peut voir plusieurs dizaines de paquets de ciment offerts aux intempéries qui en ont fait des caillasses inutilisables. A côté, dans un coin, il y a ce qui reste des brouettes, casques d’ouvriers, du matériel de plomberie et d’électricité après l’œuvre de la rouille. Dehors, plusieurs tas de fer à béton partiellement ensevelis de boue ou de sable continuent de rouiller.«C’est ce qui est resté après l’abandon du site par l’entrepreneur et ses ouvriers, et le passage des voleurs », explique Bonaventure, un habitant du village rencontré près du site. Il n’a, par contre, aucune explication sur les raisons de l’abandon des travaux. Le chef du village, Damien Zannou, dit lui aussi, tout ignorer. « Nous ne savons pas ce qui se passe. On a constaté qu’ils ont abandonné le chantier et sont partis depuis quatre ans environ. On ne sait pas si c’est le gouvernement qui bloque ou si c’est l’entrepreneur qui est défaillant », avance le chef. D’autres comme Michel, un jeune agriculteur, accusent l’Etat : « L’entrepreneur a tout abandonné et a disparu. Et l’Etat ne dit rien. On voit bien que l’Etat ne se soucie même pas de ce que devient le chantier. Qu’il prenne ses responsabilités ». Pour Médard, lui aussi agriculteur,« ces gens n’ont pas pris le travail au sérieux ». « Tout le matériel nécessaire pour la construction de notre maternité a été abandonné, poursuit-il. Ils ont fabriqué les parpaings, monté les murs et tout laissé tomber sans rien dire». Se cachant sous un style humoristique, il ironise : « Ce gâchis est un drôle de trophée à l’entrée de notre village ».

Maire de la commune de Dangbo au moment des faits, Clément Gnonlonfoun dit avoir interpellé l’entrepreneur après l’abandon du chantier. « J’ai vu l’entrepreneur. Il m’a dit que le projet ne l’a pas payé, c’est pourquoi les travaux se sont arrêtés », déclare l’ancien maire. Clément Gnonlonfoun ajoute que la mairie n’a été associée au PVM qu’à une seule étape, celle de mise à disposition des terrains. « Ils nous ont impliqués à ce niveau-là parce qu’ils ne pouvaient pas trouver de terrain s’ils ne s’appuyaient pas sur la mairie. La mairie a donné des terrains et a tout fait pour leur trouver des facilités », explique M. Gnonlonfoun. « …mais quand il s’est agi de passer le marché, ils sont restés à Cotonou pour passer leur marché, alors que nous avons un service de passation de marchés à la mairie qui pouvait bien le faire », regrette-t-il.

Pour M. Gnonlonfoun donc, la mairie ne saurait être impliquée dans la situation qui prévaut actuellement à Yokon, car tout se faisait à partir de Cotonou. « Les marchés sont passés à Cotonou. Les gens sont restés à Cotonou pour suivre un marché dans un village de Dangbo, alors que la mairie a tous les moyens pour le faire », ajoute-t-il avant de lancer : « Ils ne nous ont pas donné la latitude de voir clair dans ce qui se faisait ».



Le chantier en ruine, l’entrepreneur menace

Les choses avaient pourtant bien commencé. Dans le cadre de la mise en œuvre du Projet Villages du millénaire du Bénin, les villages de Tohounhoué dans la commune de Toviklin et Yokon dans la commune de Dangbo ont été identifiés pour bénéficier de la construction de modules de salles de classe, de la fourniture de mobiliers scolaires, de la construction de hangars marchands, d’une maternité avec unité de soins, logement et latrines avec douches. Dans son mémoire de maîtrise en gestion de projet en 2016, sur «L’amélioration du système de passation des marchés publics à la contribution de la performance de la gestion des projets au Bénin », Yétiboca Sanga Pema explique que ce projet est inscrit au PIP, budgétisé et planifié pour être exécuté au cours de l’année 2012. En août 2012, un appel d’offres ouvert réparti en quatre lots est lancé pour la réalisation d’infrastructures socio-communautaires au profit des deux villages. A l’issue des travaux de dépouillement, d’évaluation et d’analyse des offres, le marché unique de construction d’une maternité avec unité de soins, logement, paillottes, et latrines avec douches à Tohounhoué et Yokon est attribué à la société GET Consult. Le dossier d’appel d’offres prévoit une durée de réalisation de quatre (4) mois. Le contrat entre le ministère en charge du Plan et GET Consult est signé le 5 juillet 2013 pour un montant total, pour les deux sites, de137 352 248 FCFA TTC, dont 71 237 709,94 FCFA pour celui de Yokon. Le marché de Yokon est subdivisé en 66 569 058,08 FCFA pour la maternité, l’unité de soins, les logements et la paillote, et 4 668 642,86 FCFA pour les latrines et douches. L’entrepreneur perçoit une avance de 20%, soit 27 470 449 FCFA. Les travaux démarrent mais sont arrêtés sans explication, quelques semaines plus tard. Le chantier est abandonné par l’entrepreneur et les ouvriers qui désertent le site. La nature s’empare des lieux et la végétation recouvre le site.

Qu’est-ce qui explique une telle situation ? Pourquoi l’entrepreneur n’a pas été inquiété outre mesure, alors que l’article 125 de la loi n° 2009-02 du 07 août 2009 portant code des marchés publics et des délégations de service public en République du Bénin, en vigueur alors en ce moment dit qu’ « en cas de dépassement des délais contractuels fixés par le marché, le titulaire du marché est passible de pénalités après mise en demeure préalable» ? Est-il protégé ?Pourquoi un tel gâchis de l’argent du contribuable ? Aucune explication sur ce qui est arrivé au chantier. Même le Centre de partenariat et d’expertise pour le développement durable (CePED), l’agence du ministère du plan et du développement chargée de la mise en œuvre du PVM, se sent impuissant. Impossible d’avoir des réponses à ces interrogations. L’entrepreneur est toutefois montré du doigt. « Le marché a été remis à un entrepreneur qui a perçu 20%. Il n’a pas fait le travail et a disparu», informe une source qui a requis l’anonymat. Mieux, elle explique que « les travaux réalisés dégagent un coût de réalisation en dessous des fonds perçus par l’entrepreneur». Nous apprenons aussi que le 20 septembre 2016, la situation du chantier a été au cœur d’une réunion à laquelle prenaient part, entre autres, le directeur des ressources financières et du matériel du ministère des finances d’alors, le directeur du contrôle financier et d’autres cadres… La décision de la reprise et de l’achèvement puis la livraison des travaux par l’entrepreneur est prise et est notifiée à ce dernier le 7 octobre 2016. Le concerné le prend mal. Il refuse de s’y soumettre:« Il a dit ne pas être d’accord et exige une nouvelle avance avant toute reprise du travail». Toutes nos démarches entreprises pour écouter la version de l’entrepreneur sont restées vaines. Après plusieurs tentatives, un contact téléphonique est établi avec lui, le 23 avril 2018, mais tourne court. « Je ne veux pas voir mon nom dans un journal», avertit l’entrepreneur avant de brandir la menace d’assigner quiconque mentionnera son nom dans un journal.

Le dossier de construction de la maternité de Yokon connaîtra vraisemblablement une suite, nous promet-on dans le circuit. Selon les dernières informations qui nous sont parvenues, le dossier aurait fait l’objet d’un mémoire déjà envoyé à l’Agent judiciaire du Trésor qui avisera et prendra les dispositions nécessaires.



Quid du PVM ?

L’approche «Villages du millénaire» est un concept issu d’un partenariat entre l’Institut de la Terre de l’Université de Columbia des Etats-Unis d’Amérique, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), le Millénium Promise et le Millenium Villages International. C’est un projet de développement intégré dont l’objectif principal est d’appuyer et d’autonomiser les populations cibles afin qu’elles puissent se sortir du cercle vicieux de la pauvreté et réaliser tous les Objectifs du Millénaire pour le développement. Au Bénin, la phase pilote démarre en 2011 dans la commune de Banikoara avec comme bailleurs de fonds le Japon, le PNUD et le gouvernement béninois et permet d’améliorer significativement les conditions de vie des populations des villages bénéficiaires. Le gouvernement décide alors d’étendre, sur fonds propres, l’expérience à toutes les autres communes à raison d’un village par commune. Finalement, le gouvernement interviendra dans trois villages : Yokon dans la commune de Dangbo, Tohounhoué dans la commune de Toviklin et Kpari dans la commune de Tchaourou. A Kpari, le module de salle de classe prévu est réalisé. A Yokon, à part la maternité, les autres infrastructures sont réalisées et livrées. A Tohouhoué enfin, presque tout est à construire : une salle de classe, les hangars, ainsi que la maternité réalisée à 12% et les latrines à 4%.

Flore NOBIME
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