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Le conflit russo-ukrainien et l’Afrique : Agir en bloc au nom de nos intérêts

Publié le vendredi 22 avril 2022  |  La Nation
Hanza
© Autre presse par DR
Hanza Diman,Docteur en histoire politique et environnementale et fondateur et directeur exécutif du laboratoire d’idée et d’action Africa Politicum
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Le 24 février 2022, Vladimir Poutine, président de la Russie, est passé des intentions à l’acte. L’« opération spéciale »
ainsi nommée et initiée par Moscou a déclenché le conflit armé tant redouté, qui avait été reporté à plusieurs reprises dans les semaines précédentes.



Cette guerre, la première du XXIe siècle en Europe, en référence à l’importance politique et militaire des protagonistes impliqués (Russie, Ukraine et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan)), interroge la politique internationale. Les interprétations et les réactions varient en fonction des relations que les parties indirectement impliquées entretiennent avec les deux protagonistes en conflit direct.
Même si les lois de la géographie séparent bien heureusement l’Afrique des champs de bataille, la gravité de l’événement pour la politique internationale impose que les États africains suivent avec minutie ce qui se joue entre les parties en conflit évoquées plus haut. Les impacts diplomatiques et surtout économiques à court et moyen termes de cette guerre interdisent le choix du désintérêt ou de l’indifférence. Une posture africaine mesurée à l’aune des enjeux et des relations avec les parties engagées dans ce conflit constitue un impératif.

Sauver des vies africaines aujourd’hui et prévoir demain

L’exigence à placer en tête des priorités des États africains est le secours des ressortissants africains (tous statuts confondus !)
pris en étau dans les zones de guerre. Combien sont-ils ? Où sont-ils et comment peut-on les soutenir ? Ces questionnements méritent des réponses urgentes et efficaces. À cet égard, une coopération entre les divers États disposant des chiffres et canaux d’information en provenance des ambassades africaines en Ukraine et dans l’espace européen de manière générale, relatifs aux Africains et Africaines vivant en Ukraine, s’avère humainement indispensable afin de sauver des vies africaines. Les rapatriements individuels effectués ces derniers jours et semaines par le Nigéria ou le Maroc sont à saluer. Les mobilisations des réseaux des diasporas africaines en Europe, comme le African Network of Germany, pour faciliter le transport en bus d’hommes, femmes et enfants africains des zones de conflits vers des lieux plus sûrs, témoignent d’un engagement responsable et nécessaire de solidarité. Toutefois, les traitements inégaux et discriminatoires alimentés par des actes racistes dont les personnes africaines fuyant le conflit ont été victimes suscitent l’indignation. Les réactions de dénonciation et de condamnation, comme celles de l’Union africaine (Ua) par les voix de Macky Sall et de Moussa Faki Mahamat, ou comme celle du Dr Karamba Diaby (député allemand, d’origine sénégalaise, en service pour le compte du parti socio-démocrate au Bundestag (parlement allemand)), paraissent justes et légitimes face à la nature déshumanisante des traitements en question. J’appelle ainsi à une synergie d’actions de soutien et surtout à une étroite coopération interétatique en lien avec les diasporas africaines dans l’optique du rapatriement des Africains présents au sein des régions touchées par la guerre. Ces actions de soutien menées par les institutions africaines et afro-diasporiques aux ressortissants africains fuyant la crise ukrainienne gagneraient à s’inscrire dans la durée et à se généraliser à travers la création d’organisations africaines techniquement et financièrement autonomes capables d’intervenir à tout instant pour sauver des vies africaines dans des zones de guerre. Il en va du respect des victimes africaines aujourd’hui et demain.


La politique ensuite…

Du point de vue de l’Afrique, la portée politico-diplomatique de cette guerre tire son importance des relations bilatérales et multilatérales que nombre de pays africains entretiennent avec la Russie et l’Union européenne pro-Ukraine. Pour rappel, la première est en pleine résurgence géopolitique sur le continent avec la signature d’accords de coopération dans le domaine militaro-sécuritaire auprès de 24 pays au sein de diverses régions en Afrique. Lesdits contrats ont abouti à la présence militaire russe en République centrafricaine, en Libye, à l’installation d’une base militaire navale à Port- Soudan et, très récemment, au rapprochement Bamako-Moscou dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Sur le plan économique, la Russie, l’un des mastodontes de la production mondiale d’aluminium, demeure la principale importatrice de la bauxite à destination de la Guinée (Conakry), minerai indispensable pour la production de l’aluminium. Les échanges commerciaux entre la Russie et les pays africains sont en grande augmentation – plus de 20 milliards de dollars actuellement – et l’État russe envisage de multiplier ses exportations par deux à l’horizon 2024. Treize gouvernements africains sont signataires d’accords en matière de production d’énergie nucléaire civile avec le gouvernement de Poutine, et Orano (actuel nom d’Areva, multinationale française ayant pour spécialité le développement du nucléaire) a cédé la première place à Rosatom (société nationale russe d’énergie atomique) dans ce secteur.
Quant à l’Union européenne, son rôle double de premier bailleur de fonds et d’investisseur étranger la positionne parmi les partenaires politiques et économiques les plus importants des pays africains et surtout de l’Ua. Sa nouvelle initiative, Global Gateway, ambitionne la mobilisation de 300 milliards d’ici 2027 afin de renforcer la coopération Ue-Ua dans les domaines économique et infrastructurel et, par extension, de contrer le projet de la nouvelle route de la soie dont Pékin a jeté les bases en 2013. La force opérationnelle Takuba (forte de près de 900 hommes et femmes en uniforme), quoique bousculée par la présence russe, agit sur le terrain du combat contre le terrorisme dans les sables chauds du Sahel.
Ce tableau succinct de l’étroitesse des relations politiques, économiques, sécuritaires qu’entretiennent les différents États africains avec les parties en conflit sur le vieux continent explique le contenu mesuré du communiqué signé le 24 février 2022 et rédigé par Macky Sall, actuel premier responsable de l’Union africaine, et Moussa Faki Mahamat. Dans ce texte, les deux hommes manifestent « leur extrême préoccupation face à la très grave et dangereuse situation créée en Ukraine » et appellent « la fédération de Russie et tout autre acteur régional ou international au respect impératif du droit international, de l’intégrité territoriale et de la souveraineté nationale de l’Ukraine » . Le constat précédent est aussi valable à propos du vote du 2 mars 2022 auquel les pays africains ont participé à l’Organisation des Nations Unies (Onu) sur le brûlant sujet de la présence militaire russe en Ukraine : 17 se sont abstenus; l’un d’entre eux s’est prononcé en faveur de cette présence ; 28 se sont positionnés contre ; et huit n’ont pas participé.
Même si ces votes méritent des interprétations particulières et profondes, une observation sommaire m’amène à les percevoir non pas nécessairement comme des choix de raison mais plutôt d’obligation. Ces choix d’obligation, de mon point de vue, ne se laissent pas appréhender par les relations historiques, comme par exemple les alliances de raison d’autrefois, qu’entretiennent les pays africains votants avec la Russie, lesquelles ont été profondément érodées avec la disparition du bloc soviétique à la suite de la guerre froide. Les options d’obligation choisies par les pays africains à travers leurs votes respectifs semblent plutôt stratégiques et mesurables sur la base protéiforme des relations économiques, politiques, militaires et diplomatiques que chacun des pays votants entretient actuellement avec les parties qui s’affrontent directement ou indirectement en Ukraine.

Agir en bloc pour le contexte ukrainien et bien au-delà

Au-delà des considérations diplomatiques, politiques et autres calculs économiques nationaux, la gravité de la crise en cours et ses conséquences géo-économiques inéluctables pour différentes régions du monde exigent que les pays africains adoptent une posture commune efficace. Cela sous-entend que dans un monde en pleine mutation multipolaire où la diversification des partenaires stratégiques offre des avantages relatifs mais certains, les pays africains doivent éviter de prendre de positions qui ne tiendraient pas entièrement compte des intérêts communs africains, des causes profondes de la crise actuelle et surtout des raisons qui ont rendu l’affrontement entre la Russie et l’Ukraine inévitable. Puisque les principes directeurs de ce monde globalisé ne sont pas encore clairement définis ou demeurent plutôt en cours d’élaboration, la realpolitik s’impose temporairement comme ligne de conduite. Forts de cette observation, les pays africains gagneraient à prôner en bloc la négociation, à faire preuve d’équilibre dans les positionnements afin d’éviter qu’une partie de ce conflit ne se transpose directement sur le continent, ou à peser sur les relations que ce dernier entretient avec les parties directement ou indirectement en conflit. Les 17 abstentions (sur un total de 35 participants) évoquées supra, notamment celle de Macky Sall, président de l’Ua, ainsi que la non-participation de certains pays au vote récent à l’Onu et mentionné plus haut, illustrent en partie la ligne d’équilibre en question, bien qu’il s’agisse de choix nationaux d’obligation et d’intérêt. Les prises de position individuelles doivent laisser place à une communion des voix transcendant les intérêts particuliers des États, mais veillant tout de même à ne pas les occulter entièrement. Agir d’un seul tenant sur la base d’une convergence des points de vue vers des intérêts partagés est une posture certes difficile, mais qui n’est pas inatteignable à partir du moment où les parties s’écoutent pour mieux s’entendre. Si des organisations comme l’Ua et des regroupements régionaux comme la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) et la Communauté de développement d’Afrique australe (Cdaa) en attente de réforme structurante ne peuvent pas prendre le lead à cet égard, le rassemblement de groupes d’États aux intérêts convergents, (comme le G4 constitué récemment par le Nigeria, l’Algérie, l’Afrique du Sud et l’Éthiopie en concertation – toute proportion gardée – avec les pays non membres de cette alliance) peut être une alternative. La guerre en Ukraine, à l’instar de tout conflit armé d’ampleur similaire, doit être l’occasion pour les gouvernements africains de décider et d’agir collectivement afin, d’une part, de minimiser le risque d’en subir indirectement et individuellement les conséquences politiques et économiques et, d’autre part, de faire peser leurs intérêts dans la balance des relations internationales. Winston Churchill, au sortir du conflit de 1939-1945, invitait à savoir tirer profit d’une crise en affirmant :
« Don’t waste a good crisis. » Aux pays africains de savoir donner du sens à cette invitation !

Par Hanza Diman,Docteur en histoire politique et environnementale et fondateur et directeur exécutif du laboratoire d’idée et d’action Africa Politicum
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